28 avril 2011 4 28 /04 /avril /2011 16:18
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  Du malaise des enseignants et de l'impossibilité éducative. Aujourd'hui, 11 avril, encore une grève, cette espèce de «spasme» qui tous les deux ou  trois mois environ agite le «corps enseignant». Micro protestation cantonnée à la Marne, vaine manifestation pour dénoncer la saignée (là bas, chaque année, les postes sont supprimés par centaines) : aucun risque de vague, échec assuré. De toutes façons les grèves sont depuis longtemps illisibles : trop de chefs de revendication, qui se mélangent avec l'expression brute de la colère, elle-même diluée dans un discours et des modalités d'action complètement stéréotypés, parce que orchestrés par les syndicats institutionnalisés.

 

Les médias entretiennent largement la confusion et la banalisation : épousant le discours politiquement correct, ils parlent de "grogne", déniant ainsi la nature politique des revendications, les réduisant à une sorte de rhume, un épisode pathologique. C'est aussi par ce bout là que l'on tue le politique : en psychologisant les énoncés collectifs, en liquidant le contenu pour ne traiter que le contenant, le contexte. On écoute mais on n'entend rien, rien de vraiment sérieux, et surtout, rien de nouveau. Le discrédit est à son comble quand on relaie sans le dénoncer le discours d'Etat qui, par riposte, consiste à incriminer l'absentéisme des profs, à suspecter leur professionnalisme, voire à alléguer une nature "raleuse".

 

Certes, beaucoup beaucoup d'amertume s'est accumulée, à la mesure sans doute du dévouement et de la générosité qu'exige ce métier ; certes un certain nombre d'enseignants ne sont manifestement pas à leur place, tant le recrutement et la formation sont inadéquats ; certes il y a des absences, qu'on ferait peut-être bien de lire comme un symptôme, et que l'Etat laisse béantes à force de supprimer des postes à tour de bras. Rien là-dedans qu'on puisse reprocher aux seuls enseignants. De sorte que le blâme qu'ils endossent doit être bien clairement dénoncé comme une manipulation perverse quand il est porté par ceux-là même qui organisent les conditions d'exercice.

 

Je voudrais ici indiquer l'extrême gravité de cette crise du milieu éducatif et la profonde légitimité de la colère des enseignants, si maladroites que soient leurs méthodes de communication. Je voudrais ici rappeler l'enjeu : l'éducation et la formation intellectuelle de nos enfants, qui demain auront la responsabilité du pays et de nos vies vieillissantes. Ce sont eux qui sont dépositaires de la future vitalité de la France et de ses futures capacités d'adaptation. Or que fait-on ? Derrière les programmes ronflants et les réformes clinquantes, le système éducatif français dissimule sa vraie vocation à réduire les têtes, à ne fabriquer que du consentement, et à entretenir avec une ardeur sans précédent les inégalités sociales. Il me faudrait démontrer chacune de ces affirmations, mais d'autres l'ont déjà fait avec la plus grande rigueur, et je me contenterais donc de quelques renvois : par exemple à Jean-Pierre Lebrun, Dany-Robert Dufour, Jean-Claude Michéa. Il y en a d'autres.

 

Pour ma part, je m'en tiendrais ici à la condition enseignante, qui est devenue proprement intenable. Intenable parce que travaillée par des injonctions contradictoires qui font de la position d'éducateur le point de crise de la civilisation post-moderne. Les travailleurs sociaux et les parents l'expérimentent également, qui ont tous pour tâche de transmettre la nécessité de la contrainte, les vertus de l'effort, l'obligation de renoncer à la jouissance immédiate, dans un contexte qui au contraire enseigne et promeut l'assouvissement tous azimuts des moindres désirs de tout un chacun. ça ne colle pas, ça ne tient pas, et c'est cela que les enseignants tentent de faire apparaître à travers les grèves. D'un côté l'impératif de socialisation, de l'autre l'idéal égotiste ; d'un côté le devoir douloureux d'apprendre, de penser, de juger, de l'autre le nivellement des opinions et le règne de la négociation ; d'un côté l'imposition structurante d'une autorité, de l'autre sa contestation permanente ; d'un côté la sélection nécessaire et salutaire, de l'autre l'illusion égalitaire. De sorte que tout en conservant ses ambitions, que le discours officiel des programmes soutient en apparence, l'enseignant d'aujourd'hui n'a en réalité plus aucune légitimité pour former les esprits, et rien dans le système tel qu'il s'est développé ne vient appuyer cette mission ; il ne peut plus s'adosser à une autorité incontestable, et ce d'autant moins que l'Etat lui-même se charge bien souvent de désamorcer et disqualifier l'éventuel pouvoir de l'enseignant, via la confiscation de son jugement et de sa liberté d'action pédagogique.

 

Attention ici : je ne parle pas de l'autorité autoritaire, tapageuse et brutale qu'on tente de pratiquer pour colmater les brèches (sanctuarisation des écoles, chasse draconienne aux absents, primes et sanctions diverses), aboiements inutiles qui ne font qu'aviver les tensions, qui signent une véritable impuissance et qui surtout corroborent l'impossibilité d'éduquer. Je parle de l'autorité en tant que référence incontestable, pouvoir établi, assis sur le savoir et la compétence à former, qui n'est réel que s'il est à la fois de principe et de fait, s'il a les moyens de s'exercer, via notamment l'orientation intelligente des élèves dans des filières diversifiées et toutes également valorisées.

 

On me répondra qu'il en a toujours été ainsi, qu'éduquer n'est pas une mince affaire on le sait bien, on me concédera même que le métier est sans doute plus difficile qu'autrefois, quand l'école n'était pas happée par la logique libérale de la réussite et de la rentabilité. Ce ne serait pas prendre la mesure de ce que je dis, à savoir que le travail de l'éducateur est aujourd'hui sapé dans ses fondements mêmes, et qu'à le nier, on ne peut qu'encourager la faillite de cette mission. Le malaise des enseignants n'est pas caractériel, il est l'indication d'un profond malaise dans la civilisation et d'un dangereux travail d'auto-destruction. A banaliser les protestations et à discréditer ceux sur qui on se décharge de l'éducation de nos enfants, on organise l'extinction de nos forces vives et la servitude volontaire.

 

Monsieur le ministre, messieurs les recteurs, renseignez-vous, engagez-vous : un peu de courage à la fin ! Il faut d'urgence arrêter l'école unique, le collège unique, le lycée unique ; c'est un leurre, une impasse avérée, soutenez inconditionnellement vos enseignants et rendez-leur le pouvoir d'éduquer.

 

Hélène Genet

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