16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 19:20

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Un mot en vogue, un horizon de campagne, une noble exhortation, souvent dans le sillage de MORALE. Sur le site de l’Elysée, on lit par exemple que « le Président veut créer une République exemplaire et une démocratie irréprochable.»

EXEMPLE est un mot curieux, d’abord parce que contrairement à la plupart de ses acolytes, il a conservé à travers les âges une remarquable stabilité sémantique : pas une ride, aucun des appauvrissements couramment déplorés. C’est peut-être de ce que l’EXEMPLE tient en équilibre, exprimant une improbable tension : depuis le latin exemplum, il est à la fois échantillon et modèle.

 

En effet l’EXEMPLE est un prélèvement modeste, et à peu près aléatoire (« Antigone » est un exemple de prénom féminin) ; mais en même temps c’est l’archétype, l’étalon, l’idéal vers lequel tendre (Antigone est un exemple de courage). On donne un exemple ou on donne l’exemple. Dans le passage de l’indéfini au défini se joue une petite métamorphose. Que s’est-il donc passé ? Il semble que le fait d’être extrait, distingué, confère aussitôt une valeur. Que l’exemple ait fonction de représentant, certes, mais de là à être promu type ou même canon ? qu’il serve de référence commune, soit, mais de là à incarner la règle ?

 

Dans la vie politique, le glissement est permanent et tourne à la confusion. L’élu se présente tantôt comme un individu parmi d’autres, simple exemplaire (surtout quand il « dérape » ou se pavane en couple et en famille), tantôt comme un guide, et même un parangon de vertu. Il est tout à la fois commun et exceptionnel, identique et supérieur. On voit que le mot est commode. C’est qu’il voile une imposture. Malgré ses allégations, un représentant politique ne saurait échapper à l’EXEMPLARITé : désignation, vie publique et pouvoir obligent. Qu’il le veuille ou s’en défende, le comportement du dirigeant fait autorité, il est susceptible d’être imité. Les pédagogues ajouteront même que l’exemple instruit bien mieux que tous les discours : « Longue est la route par le précepte, courte et facile par l’exemple » affirmait Sénèque ; traduction politique par Montesquieu : « Le plus grand mal que fait un ministre n'est pas de ruiner son peuple, il y en a un autre mille fois plus dangereux : c'est le mauvais exemple qu'il donne. »

 

Donc l’exemplarité politique est inéluctable, mais elle doit être articulée à la morale : il y a de bons et de mauvais exemples. S’il fait autorité, l’exemple ne garantit aucunement le bien commun. Ici se loge une deuxième imposture : la tentation d’inverser l’ordre des choses, de faire de l’exemple la règle, ou d’alléguer son statut pour normaliser une conduite. Et de cette imposture les gouvernés sont complices. En ces temps de dérégulation et d’absence de repère, c’est en effet souvent l’usage, pour ne pas dire la mode, qui fonde la règle : il s’agit alors moins de tendre vers un quelconque idéal moral, que de copier l’échantillon (celui des sondages ou des études de marché). L’exemple suscite l’alignement et produit le troupeau ; comme le disait Corneille, « la moitié du monde / Sur l’exemple d’autrui se conduit et se fonde ». De là le conformisme et le règne de la pensée unique. Il faut ici incriminer l’aveuglement des foules qui lui fait prendre l’exemplaire pour le modèle.

 

En conclusion, on voit que l’exemplarité ne saurait être ni vantée, ni promise, ni oubliée. Elle est, de fait. Elle ne saurait être brandie comme horizon électoral ni comme programme : elle se joue à chaque instant, dans la moindre des décisions. Elle ne se déclare pas : elle s’illustre, en bien ou en mal. Dès lors le mensonge, la corruption, le vol ne peuvent jamais fonctionner comme « écarts » de conduite ou comme erreurs. Chez un dirigeant, ces comportements font ipso facto la promotion et l’apologie d’une anti-morale qu’il est parfaitement vain de combattre ensuite par des professions de foi bien pensantes. Rappelons-nous Sartre : l’homme n’est que la somme de ses actes, il se définit tout entier par ce qu’il fait, et ses intentions n’y changent rien. Inanité des discours.

 

Hélène Genet

 

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commentaires

for more details 02/12/2014 13:44

This can be called as an exemplary really. This is all of the fact how to make the democracy of the present day a flawless one. I like the way in which the constitution is molded and amended accordingly.

Didier 16/11/2011 22:17


Merci. Convaincant. De Arendt à toutes fins utiles :
La thèse de Socrate (il vaut mieux subir le mal...)n'a gagné sa validité non par la démonstration mais lorsqu'il a refusé d'échapper la sentence de mort.cet enseignement par l'exemple est la seule
forme de persuasion... (crise de la culture, vérité et politique)