3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 10:31

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Sous des dehors froids, sévères, inflexibles, rigueur est pourtant un noble mot. Proche de la rigidité certes, et même quelque fois chargée de ressentiment (tenir rigueur à quelqu'un), la rigueur a ses vertus dans le champ de la pensée et du raisonnement : l'exactitude, la régularité, la précision méthodique. Evidemment, avec elle point de sentiment, on est dans l'insensibilité, la dureté, parfois jusqu'à la cruauté ; mais sans elle, point de logique, point de jugement droit, point de réflexion ni de construction. Sans elle, ni le château de Chambord, ni le Discours de la méthode n'auraient vu le jour. C'est une maîtresse austère, mais sûre et juste.

Comme à la persévérance, de vaillants enseignants tentent encore de plier les jeunes générations à la rigueur, même si, dans une société qui n'incite qu'à la consommation et au jouir, rien ni personne ne les soutient. Léonard de Vinci : "La rigueur vient toujours à bout de l'obstacle". Elle seule fonde la conviction, elle seule garantit un résultat solide. Mais elle s'apprend, péniblement, elle exige une patiente éducation : rien n'est moins spontané que la rigueur ; qualité rationnelle, elle est tout entière exercice, travail contre la désinvolture et l'élasticité de l'imagination : il s'agit justement de ne pas céder aux tentations associatives, aux superpositions faciles, mais d'enchaîner logiquement les propositions, de construire pas à pas une nécessité. Elle est bride, pénibilité, contrainte permanente, d'où son allure désuète, son parfum moraliste ; pour les élèves post-modernes, surgit en elle l'ennui ou même l'absurdité du devoir.

Cependant sa valeur ne réside pas tant dans l'effort dont elle s'accompagne, que dans la conformité à une règle. Délai, tenue, de rigueur, renvoient à une prescription qu'il s'agit de respecter. Elle suppose un code, un ordre supérieur ou préalable, elle est précisément l'aptitude à les appliquer, et ce faisant à en assurer la valeur. Et ceux qui ont été éduqués, les artistes comme les penseurs savent bien que les règles sont fécondes : "La plus grande liberté naît de la plus grande rigueur" (Paul Valéry, Eupalinos ou l'architecte, 1923). La rigueur est reconnaissance de ce qu'on ne peut agir ni penser en toute fantaisie, elle est allégeance et dans le même temps consolidation de la loi. On comprend mieux son insuccès par les temps qui courent...

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Condition sine qua non du raisonnement, elle devrait donc, en toute rigueur, informer chaque décision, à plus forte raison les décisions politiques qui ne sauraient emprunter les voies de l'imagination. Las... même en ce domaine, on lui préfère aujourd'hui opportunité, spontanéité, réactivité, flexibilité. Le mot n'est pourtant pas tout à fait banni : il est d'actualité, figé dans les expressions "politique, ou plan, de rigueur" qui désigne un ensemble de décisions et mesures conçues comme passagères : la politique de rigueurest la réponse d'exception aux crises. Comme dans "rigueur d'un hiver", l'étiquette indique surtout la dureté, la rudesse des conditions économiques, mais il ne correspond pas forcément à la plus grande rationalité.

Il s'agit plutôt là d'une stratégie de communication destinée à faire accepter la réductiondes libertés, c'est-à-dire la diminution du pouvoir d'achat. L'expression colporte une illusion, elle fait croire à un devoir, à l'existence d'un ordre supérieur : quel serait-il ? Ici, ce qui tout à coup oblige, ce qui se rappelle à nous comme contrainte, c'est la réalité oubliée de l'argent, via l'emballement des marchés, l'essoufflement de la croissance, le poids des dettes. Si donc nous acceptons cette politique de rigueur, ce n'est ni par bon sens, ni par raison, c'est pour conforter un certain ordre économique. Nous voilà avertis.

En attendant, l'expression semblait bien trouvée pour désigner pudiquement l'augmentation des impôts, la baisse des salaires, les licenciements. La noblesse et le classicisme du terme masquaient parfaitement l'injonction à courber l'échine. Mais déjà l'usage est éculé, malgré l'euphémisme l'expression passe aujourd'hui pour trop violente : il ne faut plus dire "rigueur" mais "austérité". Politique d'austérité, c'est neuf, c'est frais, cela ne charrie pas de mauvais souvenirs, le mot lui-même est presque doux à l'oreille.

Hélène Genet

 


 



 

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