29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 17:07

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Un an après le succès médiatico-éditorial de l’opuscule de Stéphane Hessel, et suite à « L’appel de l’espérance » qui le relaye aujourd’hui, tandis que l’on campe encore à Wall Street et ailleurs, et que les « appels à » se multipilent, que penser de cette légitime indignation ? Petit détour par le mot lui-même et ce qu’il recouvre.

Le mot nous vient tout droit du latin indignatio, et, contrairement à la plupart de ses congénères, sans trop de heurts, je veux dire sans affaiblissement sémantique, sans extension polysémique non plus. C’est une sorte de privilège qu'il partage avec les mots techniques ou scientifiques, lesquels désignent une réalité clairement circonscrite et sans concurrent lexical. Et pourtant l’identification de l’indignationne va pas de soi : entre irritation, colère et révolte, entre légitimité et excès, entre passion et morale. Peut-être le mot était-il jusque là resté suffisamment discret pour préserver son homogénéité, son unicité de sens. Employé avec parcimonie, réservé à quelques situations d’exception, il ne prêtait pas à l’équivoque, et le réel qu’il désignait semblait sans ambiguïté. Hélas, il y a fort à parier que son récent succès, sa récupération toutes causes confondues, sème la confusion et lui fasse perdre son poids de réel, si ce n’est déjà fait.

 

Raison de plus pour y revenir, pour le creuser, pour comprendre ce qui s’est joué là.

A première vue, l’indignation est caractérisée par la spontanéité et la vivacité : à ce titre, elle participe de la réaction émotionnelle, elle est mouvement, qui se traduit physiquement (cris, larmes d’indignation), assez proche de la colère. Et Gide de nous éclairer : « Je ne quitterai sans doute l’indignation qu’avec la vie. C’est le revers même de l’amour. » C'est donc une capacité, une sensibilité particulière. On notera au passage qu’une telle perspective rend l’injonction « Indignez-vous ! » tout à fait vaine et déplacée. On ne saurait commander un sentiment. Et moins encore l’indignation qui a quelque chose d’épidermique.

En même temps, et c'est ce qui la rend intéressante, l'indignation est fondée en raison : suscite l’indignation ce qui dégrade la dignité humaine ; il faut que la cause soit légitime. Hugo, qui en son temps s’indigna avec l'efficace politique que l'on sait, nous a quant à lui légué cette définition : « La colère peut être folle et absurde ; on peut être irrité à tort ; on n'est indigné que lorsqu'on a raison au fond par quelque côté. » Elle est donc justifiée, elle surgit à l'endroit du viol de certains droits inaliénables, et c'est à ce titre qu'elle est susceptible de rallier les individus : ce qu'elle indique en creux, et ce faisant tente de restaurer, c'est rien moins qu'une universalité morale. Mais elle s'enracine d’abord dans une responsabilité individuelle, et en deçà de toute contrainte. De sorte qu'ici encore, il faut remarquer qu'en donner l'ordre, c'est la vider de sa substance même. L'impératif est impuissant à inoculer la conscience morale où s’origine l’indignation.

 

Il faut conclure. A la commander, on ne peut que dénier les principes de l’indignation et on ne peut que détruire l'objectif d’une modification du réel. Il y a un effet pervers de l'injonction qui fait mentir le concept et ne se présente dès lors que comme un signifiant vide, un slogan. De fait, les proclamations d’indignation sont stériles ; bien sûr qu’on adhère, et même, pris que l’on est dans la récupération médiatique (nous voilà dûment étiquetés « Indignés ») on y trouve pour beaucoup l’occasion de se racheter une conscience à peu de frais : in fineon fait le jeu du pouvoir en place.

 

Parmi tous les motifs d’indignation proclamés, il semble que le plus dangereux soit la passion manifestement dominante pour les faux-semblants, le confort habituel et la servitude. Le véritable ennemi est là, impossible à affronter. L'indignation ne s’extorque pas. Tout au plus peut-elle se susciter par une résistance individuelle et quotidienne, ainsi que par un lent et patient travail d'éducation populaire.

 

Leçon de scepticisme qui va en faire bondir plus d’un, mais enfin il faut agir, maintenant, là où la terre est meuble. 

 

Hélène Genet

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commentaires

Didier 30/10/2011 16:41


"l'indignation est la principale composante des diverses propensions psychologiques à la morale, son moteur premier et son carburant inépuisable [...] Elle apparaît comme une passion
essentiellement et doublement vicieuse. Un double vice condamne l'indignation à l'impuissance et au paradoxe..."
A suivre in le démon de la tautologie de Clément Rosset